GISELLE
Livret Théophile Gautier & Jules-Henri Vernoy de St-Georges
d’après Henrich Heine
Musique Adolphe Adam

Giselle est le rêve d’un poète : l’histoire simple d’une jeune paysanne séduite par un grand seigneur - moins méchant homme qu’inconscient - se hausse jusqu’à la tragédie et finit par basculer dans le surnaturel. Se perdant volontairement dans les forêts de l’imaginaire que lui ouvre un récit d’Heinrich Heine (le mythe des fiancées mortes qui reviennent hanter de leurs danses fantastiques la mémoire des vivants), le jeune Théophile Gautier écrit le livret de Giselle avec la complicité du dramaturge chevronné Jules-Henri Vernoy de St-Georges, déjà librettiste de deux ballets de Joseph Mazilier, La Gipsy (1839) et Le Diable amoureux (1840). Leur projet se nourrit de thèmes déjà dans l’air du temps, comme le retour à la nature (l’intérêt - certes paternaliste - que la littérature porte aux “modestes paysans”) et le goût pour l’irrationnel (le fantastique gothique de ruines au clair de lune, hantées d’apparitions mystérieuses).
C’est à la fois le désir de retrouver la simplicité, l’authenticité d’une vie “innocente” d’avant la perversion engendrée par l’agitation des villes, et l’envie de s’évader d’un monde devenu trop prosaïque et matérialiste : le rêve pour transcender la réalité. La musique est commandée à Adolphe Adam qui s’est déjà illustré dans la composition d’ouvrages lyriques et travaille depuis peu pour le ballet (il vient d’écrire La fille du Danube pour Philippe Taglioni, le chorégraphe de La Sylphide). La chorégraphie est confiée à Jean Coralli - maître de ballet en titre à l’Opéra de Paris, où il a déjà créé Le diable boiteux et La Tarentule, mais Jules Perrot, par amour pour l’interprète principale, apportera une collaboration plus importante que prévu. Cette réunion de talents fera éclore le chef d’œuvre du ballet romantique.
« Je ne connais pas d’autres ballets où la danse donne si parfaitement l’illusion d’une narration dramatique... La danse n’y est pas un exercice de virtuosité acrobatique, elle est expressive : l’action se traduit de la sorte uniquement par des moyens dansants et acquiert une force, une intensité d’émotion rarement égalées » écrivait Serge Lifar en 1942.
Aujourd’hui, cela est toujours vrai, et si Giselle nous touche autant, c’est que le mouvement y devient langage de l’âme.

La version de Mats Ek
De ce chef-d’œuvre du ballet romantique, Mats Ek proposa en 1982 une relecture qui gardait le scénario et la musique d’origine, sauf que Giselle ici ne meurt pas : demeurée du village, elle est abusée par ce don Juan, venu de la ville passer un bon moment avec ses amis. Elle en perd la raison et finit en asile psychiatrique. Mais grâce à l’amour et au pardon de Giselle, le don Juan suborneur fait acte d’humilité et, renonçant à sa précédente existence, trouve sa raison de vivre. Sa transposition est donc riche en résonances contemporaines. Sa chorégraphie est à mi-chemin entre classique et moderne : les gestes des danseurs, liés et fluides au premier acte, se transforment au second acte en figures saccadées et déguingandées, exprimant avec une parfaite justesse la folie de tous les pensionnaires de l’asile. Marie-Claude Pietragalla fut une Giselle merveilleuse de grâce et drôlerie, expressive et douloureuse dans sa folie. Nicolas Le Riche, lui, fut un don Juan irréprochable et aérien !
La danse contemporaine n’est pas toujours massacrée par ces stridentes onomatopées musicales et bruits de turbines qui vous feraient courir pour un tube d’aspirine, et la danse classique n’est pas peuplée uniquement de porteurs de dames en collants ! Mais s’il s’appuie parfois sur un patrimoine chorégraphique ou littéraire tel Le Sacre du Printemps (1984) de Nijinsky / Stravinsky, La Maison de Bernarda (1978) d’après Lorca, Ek crée aussi des ballets et s’interroge sur la condition humaine et la mémoire (Appartement, 2000, une commande de l’Opéra de Paris), sur des musiques de FleshQuartet, un excellent ensemble suédois avec lequel il a souvent travaillé.

Mats Ek
Né en Suède en 1945, Mats Ek étudia le théâtre, puis la danse avec l’américaine Donya Feuer, disciple de Martha Graham et collaboratrice d’Ingmar Bergman. En 1972, travaillant la danse classique, il rejoignit l’année suivante le Ballet Cullberg que sa propre mère, Birgit Cullberg, avait fondé en 1967 et qui jouissait déjà d’une renommée internationale. Danseur, puis chorégraphe, Mats Ek créa régulièrement pour cette compagnie dont il fut nommé directeur en 1985.
Il quitta ses fonctions en 1993 pour chorégraphier d’autres troupes, mais resta le principal chorégraphe du Ballet Cullberg.

Les relectures de classiques permettent à Ek de retranscrire des ballets dans un vocabulaire contemporain et pertinent. Dans La Belle au Bois Dormant (1996), la Belle plonge dans un univers de drogue où l’aiguille du rouet est remplacée par celle de la seringue fournie par le dealer Carabosse, qui la précipite dans le coma.
Mats Ek nous conte ces histoires si connues qu’on en a oublié le sens : ses relectures dans un langage de notre époque en restituent le sens. Mais il garde les musiques d’origine car « elles possèdent un potentiel plus riche, plus complexe ». Un thème récurrent de son œuvre est la lutte contre tout système oppressif et répressif, qu’il soit social, parental ou sentimental. Il considère le mouvement tel un langage, son style chorégraphique est spécifique et identifiable : danse et gestuelle très expressives, pieds tordus, reins cassés, jambes écartelées, au risque parfois de choquer en transgressant la bienséance et en nous renvoyant à nos âmes tourmentées.

Il a reçu deux prix Emmy pour ses productions télévisuelles de Carmen et du duo Smoke, plus tard retravaillé pour donner le ballet Solo for Two. Ses nouvelles versions très originales de ballets traditionnels l’ont rendu célèbre : Giselle (1982), Le Lac des cygnes (1987) et La Belle au bois dormant (1996). En 1993, Mats Ek a cessé ses fonctions de directeur du Ballet Cullberg sans toutefois arrêter de travailler avec la compagnie. Il y a créé 27 œuvres chorégraphiques originales, dont Giselle et deux ballets, She Was Black (1995) et Solo for Two (1996), présentés durant la tournée en Pologne en mai 1997.

Chorégraphies de Mats Ek
The Officer’s Servant (1976)
Saint George et le Dragon (1976)
Soweto (1977)
La maison de Bernarda (1978)
Les quatre saisons (1978)
Antigone (1979)
Caïn et Abel (1982 - Ballet Royal, Suède)
Giselle (1982)
Le Sacre du printemps (1984)
Down North (1985)
Fireplace (1985)
The Park (1987)
Le Lac des cygnes (1987)
Grass (1987)
Comme Antigone (1988)
Old Children (1989)
Over There (1990 - Théâtre de danse des Pays Bas)
Light Beings (1991)
Journey (1991 - Théâtre de danse des Pays Bas)
Carmen (1992)
Pointless Pastures (1992 - Ballet de Hambourg)
She Was Black (1995)
Solo for Two (1996)
La Belle au bois dormant (1996 - Ballet de Hambourg)
A Sort Of (1997 - Théâtre de danse des Pays Bas)

ESPACES PLURIELS
SCÈNE CONVENTIONNÉE
DANSE / PAU
T 05 59 84 11 93