Fúria
Danse MARDI 11 FÉVRIER 20H30 / Théâtre Saragosse
1H10 / TARIF B

La chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues partage avec Maguy Marin, auprès de qui elle a débuté en Europe dans les années 1980, la vision d’un art en prise directe sur le monde. Cet engagement, qui s’est traduit par un travail artistique dans l’une des plus grandes favelas de Rio de Janeiro, transparaît dans sa dernière création, Fúria. La chorégraphe y crée un spectacle-monde, un monde haché par une multitude de questions sans réponse, traversé de sombres et fulgurantes images, de contrastes et de paradoxes.

Un monde de bruit et de furie qui serait pour la chorégraphe et ses neufs danseurs une métaphore du Brésil d’aujourd’hui, avec sa pauvreté extrême, son racisme endémique et une violence permanente. Couverts d’oripeaux ou nus, les danseurs émergent d’un grand déversoir de tissus et d’objets en déshérence. Ils se relèvent, dansent et marchent comme dans un carnaval baroque rythmé par les percussions répétitives de chants traditionnels kanaks. Entre rituel et tableaux vivants, empruntant à la peinture classique aussi bien qu’aux images d’actualités, les corps exaltent la jouissance et le grotesque, traversés par les relations de force qui travaillent la société brésilienne contemporaine. Lia Rodrigues parvient à extraire de cette procession furieuse et désarticulée une sensualité féroce et une puissance expressive qui laissent sans voix. Fúria est une danse de résistance d’une énergie intense et d’une beauté convulsive.

Création Lia Rodrigues / Assistante à la création Amalia Lima / Dramaturgie Silvia Soter / Collaboration artistique et images Sammi Landweer / Création lumières Nicolas Boudier / Régie générale Magali Foubert / Administration, diffusion Thérèse Barbanel, Colette de Turville / Musique morceaux de chants traditionnels et de danses des Kanaks de Nouvelle-Calédonie / Dansé et créé en étroite collaboration avec Leonardo Nunes, Felipe Vian, Clara Cavalcante, Carolina Repetto, Valentina Fittipaldi, Andrey Silva, Karoll Silva, Larissa Lima, Ricardo Xavier / Remerciements Zeca Assumpçao, Inês Assumpçao, Alexandre Seabra, Mendel / CRÉDITS PHOTOS SAMI LANDWEER

+ PRODUCTIONS

Production Chaillot – Théâtre national de la Danse / Avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès dans le cadre de son programme New Settings, le Festival d’Automne, le Centquatre Paris, le MA scène nationale, Pays de Montbéliard, le Künstlerhaus Mousonturm Frankfurt am Main, dans le cadre du festival Frankfurter Position 2019 – une initiative du BHF-Bank-Stiftung, le Kunstenfestivaldesarts (Bruxelles), le Teatro Municipal do Porto — Festival DDD – Dias da Dança, Theater Freiburg (Allemagne), Les Hivernales- CDNC, Muffatwerk München, Lia Rodrigues Companhia de Danças et le soutien de Redes da Maré e Centro de Artes da Maré / Lia Rodrigues est artiste associée à Chaillot-Théâtre national de la Danse et au Centquatre Paris

La chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues partage avec Maguy Marin, auprès de qui elle a débuté en Europe dans les années 1980, la vision d’un art en prise directe sur le monde. Cet engagement, qui s’est traduit par un travail artistique dans l’une des plus grandes favelas de Rio de Janeiro, transparaît dans sa dernière création, Fúria. La chorégraphe y crée un spectacle-monde, un monde haché par une multitude de questions sans réponse, traversé de sombres et fulgurantes images, de contrastes et de paradoxes.

Un monde de bruit et de furie qui serait pour la chorégraphe et ses neufs danseurs une métaphore du Brésil d’aujourd’hui, avec sa pauvreté extrême, son racisme endémique et une violence permanente. Couverts d’oripeaux ou nus, les danseurs émergent d’un grand déversoir de tissus et d’objets en déshérence. Ils se relèvent, dansent et marchent comme dans un carnaval baroque rythmé par les percussions répétitives de chants traditionnels kanaks. Entre rituel et tableaux vivants, empruntant à la peinture classique aussi bien qu’aux images d’actualités, les corps exaltent la jouissance et le grotesque, traversés par les relations de force qui travaillent la société brésilienne contemporaine. Lia Rodrigues parvient à extraire de cette procession furieuse et désarticulée une sensualité féroce et une puissance expressive qui laissent sans voix. Fúria est une danse de résistance d’une énergie intense et d’une beauté convulsive.

DISTRIBUTION

Création Lia Rodrigues / Assistante à la création Amalia Lima / Dramaturgie Silvia Soter / Collaboration artistique et images Sammi Landweer / Création lumières Nicolas Boudier / Régie générale Magali Foubert / Administration, diffusion Thérèse Barbanel, Colette de Turville / Musique morceaux de chants traditionnels et de danses des Kanaks de Nouvelle-Calédonie / Dansé et créé en étroite collaboration avec Leonardo Nunes, Felipe Vian, Clara Cavalcante, Carolina Repetto, Valentina Fittipaldi, Andrey Silva, Karoll Silva, Larissa Lima, Ricardo Xavier / Remerciements Zeca Assumpçao, Inês Assumpçao, Alexandre Seabra, Mendel / CRÉDITS PHOTOS SAMI LANDWEER

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BIOGRAPHIE

Lia Rodrigues

Née au Brésil en 1956 Lia Rodrigues, après une formation de ballet classique à São Paulo, fonde en 1977 le Grupo Andança. Entre 1980 et 1982, elle vient en France et rentre dans la Compagnie Maguy Marin et participe de la création de May B. De retour au Brésil, elle s’installe à Rio de Janeiro où elle fonde sa compagnie, la Lia Rodrigues Companhia de Danças en 1990. En 1992, elle crée le Festival annuel de danse contemporaine Panorama de Dança qu’elle dirige jusqu’en 2005.
La Compagnie Lia Rodrigues Companhia de Danças est reconnue nationalement et internationalement et fait partie du mouvement qui a aidé à construire un langage pour la danse contemporaine au Brésil. Stimuler la discussion, promouvoir des lieux de débat, sensibiliser des individus aux questions de l’art contemporain, générer des rencontres intellectuelles et affectives, soutenir et investir dans la formation et l’information pour de nouveaux publics sont quelques-unes des actions que la Compagnie a mises en place pendant ses 26 ans d’existence.
En 2004, invitée par Silvia Soter, dramaturge de la Compagnie, Lia Rodrigues a décidé de s’approcher d’une énorme partie de la ville de Rio, très peu visitée par les artistes contemporains, la favela de Maré, à Rio de Janeiro. L’engagement de Lia Rodrigues dans la Maré se manifeste par la présence quotidienne de sa compagnie de danse qui y développe touts ses nouvelles créations depuis son installation, par la présentation des ses spectacles et de son répertoire, ainsi que par des projets pédagogiques et artistiques qui cherchent à intégrer les habitants de la Maré.
Lia Rodrigues a crée aussi, en partenariat avec l’association Redes de Maré, le Centro de Artes de Maré en 2009 et l’École Libre de Danse da la Maré.
Elle a reçu du gouvernement français la médaille de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en 2005 et en 2014 le prix de La Fondation Prince Claus du Pays-Bas.
En 2016, elle reçoit le prix de Chorégraphie de la SACD.


NOTES

Dans Pour que le ciel ne tombe pas, nous touchons d’une manière ou d’une autre à la question de l’altérité. La nouvelle création se réfère toujours à cette question et comment l’aggraver, l’intensifier, trouver de nouveaux problèmes, de nouvelles expériences, de nouvelles perspectives et façons de penser ? D’où parlons-nous ? Pourquoi parlons-nous ? De qui parlons-nous ? Comment parlons-nous ?
Clarice Lispector, écrivain brésilien, dans La Passion selon GH, dit : " Le monde ne me fait pas peur si je suis allé dans le monde. Si je vais au monde, je n’aurai pas peur. Si nous sommes le monde, nous sommes mis en mouvement par un radar délicat qui nous guide. "
Comment devenons-nous des mondes ? Comment pouvons-nous être guidés par un radar délicat et, dans ce lieu spécifique et singulier qu’est la scène, créer un monde ? Un monde haché par une multitude de questions sans réponse, traversé de sombres et fulgurantes images, de contrastes et de paradoxes. Un monde de bruit et de furie.
Lia Rodrigues


ENTRETIEN

Entretien avec Lia Rodrigues

A l’occasion de son dernier spectacle actuellement à l’affiche à Paris, rencontre avec une artiste qui a placé l’humain au centre de son projet, et qui ne mâche pas ses mots sur l’état actuel de son pays.

Elle parle à coeur ouvert dans un français parfait, en mêlant souvent la vie et l’art. A 62 ans, et plus de quarante ans de carrière, la danseuse et chorégraphe Lia Rodrigues, aime les gens et s’intéressent à leurs destins. A Rio, où elle vit depuis vingt-sept ans, elle a fait le choix depuis 2005 de faire travailler sa compagnie à Maré, l’une des plus grosses favelas de la ville. Et d’y créer aussi un centre d’art et deux écoles de danse. Arrivée à Paris, avec ses neuf danseurs à la mi-novembre, elle a peaufiné au Théâtre national de Chaillot sa dernière création, qui sera aussi présentée au Centquatre, dans le cadre du Festival d’automne. La France, elle la connaît bien, pour y avoir vécu et travaillé (chez Maguy Marin, dans les années 1980). Etre artiste au Brésil ? Pas une sinécure nous confie Lia Rodrigues. Malgré les apparences – son profil menu, son sourire doux et ce rire qui lui vient souvent aux lèvres –, elle semble pouvoir résister à tout. Comme sa danse, brute et solide, qui met avec radicalité les corps en majesté.

En tant qu’artiste, comment vivait-on sous la dictature, entre 1964 et 1985 ?
Certains artistes ont réussi alors un travail exceptionnel dans le théâtre, et surtout dans la musique, grâce à Chico Buarque, Caetano Veloso ou Gilberto Gil. Dans le domaine de la danse aussi : le Ballet Stagium, par exemple, créé en 1970, m’a servi de repère quand j’étais jeune danseuse. Cette compagnie a refusé l’esprit colonial de la dictature et quitté la métropole de Sao Paulo pour le Brésil profond. En 1977, ils ont créé Kuarup ou la Question indienne, sur les problèmes des communautés autochtones. Ce fut notre Sacre du printemps, une référence. Cette pièce très engagée a quand même pu tourner dans tout le pays. Il y a donc eu une résistance artistique. Plein de petites compagnies indépendantes fleurissaient à Sao Paulo où j’étais moi-même inscrite à l’université d’histoire.
J’ai créé ma première troupe de danse en 1977, avec des femmes. Les censeurs existaient pour la danse comme pour les livres, mais ils n’y comprenaient rien : ils ne pensaient pas qu’elle puisse s’insurger contre le régime. Nous autres étudiants contestions, manifestions dans les rues. On fuyait devant la police, mais certains disparaissaient brutalement. Car c’est à cette époque – les années 1970 –, que la dictature a été la plus dure. A partir de 1980, la transition vers la démocratie a commencé. Mais hélas, au Brésil, aujourd’hui, ce terrible passé n’est toujours pas soldé : il n’y a eu ni travail de la justice, ni travail de réconciliation.

C’est à la fin de cette période, en 1979, que vous choisissez de venir en France pour intégrer la compagnie de Maguy Marin. Quel souvenir en avez-vous ?
C’est en voulant rejoindre Pina Bausch, en Allemagne, que je me suis arrêtée à Paris et retrouvée chez Maguy Marin ! Grâce à une amie commune : ma professeur de danse, que Maguy avait rencontrée à Bruxelles, à l’école de Maurice Béjart. Maguy m’a accueillie chaleureusement et embarquée dans sa troupe au bout de dix jours, alors que je n’avais été qu’une simple invitée des répétitions. J’ai appris, chez elle, à savoir tout faire dans le métier (on lavait les costumes, on réglait les lumières…). Son éthique dans le travail, sa façon d’être avec les interprètes m’ont marquée à jamais. Par exemple, pendant la création de May B (dont on ne savait évidemment pas, alors, quelle pièce emblématique elle deviendrait, et que Maguy a eu la générosité de transmettre aux élèves de l’école de Maré), je me suis sentie d’emblée chez moi. Car on faisait tout ensemble, on expérimentait en tous sens avant d’aboutir à la version finale.

Comment avez-vous fait le chemin jusqu’à la favela de Maré ?
En créant le festival Panorama en 1992, à Rio, je voulais défendre l’existence d’une communauté d’artistes parce que rien ne vaut le dialogue entre les styles et les pensées. Je n’y présentais même pas mes pièces, préférant ouvrir les portes aux autres compagnies brésiliennes, ou internationales (Maguy Marin, Boris Charmatz, Jérôme Bel y sont venus). Des workshops et des résidences ont commencé. Cela a créé un réel appel d’air pour les artistes, mais j’ai compris que le public, lui, circulait dans un cercle assez fermé. Le même monde voyait les mêmes spectacles, lisait les mêmes livres, rencontrait les mêmes gens. Alors qu’à Rio, avec sept cents bidonvilles à la périphérie ou au coeur même de la ville, la vie palpitait vraiment autrement… La question fut donc brutale : pour qui est-ce que je danse ? La danse contemporaine peut-elle dialoguer avec ceux qui ne vont jamais au théâtre ?
Ma dramaturge et amie, Silvia Soter m’a alors parlé de l’association Redes, fondée par des habitants de Maré en faveur de l’éducation. On a réfléchi avec elle à ce que l’on pourrait faire dans ce bidonville qui compte aujourd’hui 140 000 habitants, implanté en plein Rio, où vivent des familles et de nombreux jeunes. Maré est l’un des plus violents. Quatre groupes de trafiquants sont en guerre entre eux comme avec la police. J’ai commencé à travailler avec dix jeunes dans un hangar à bateaux aménagé près de la baie. J’y ai présenté les pièces de ma compagnie (Les Fables de La Fontaine et Incarnat), et c’est devenu notre lieu de répétition, comme notre lieu de cours avec les jeunes. Il n’a pas toujours été facile de venir travailler à la favela, mais le jour où l’un des élèves a intégré ma compagnie et pu en même temps obtenir une bourse à l’université, j’ai eu un déclic. Il fallait aller plus loin.

Comment avez-vous développé le projet ?
En 2007, Redes a déménagé et j’ai trouvé à proximité d’eux un autre hangar de 1 200 mètres carrés. Avec l’argent cumulé de l’association et de mes tournées, on a ouvert un centre d’art en 2010. Avec des expositions, des spectacles de musique, des séminaires autour du cinéma, des rencontres entre habitants, des fêtes… Toute mon équipe est aux côtés des militants de l’association (surtout des femmes) dans le projet. Nous y donnons des cours gratuits avec l’idée que les élèves, leurs amis et leurs familles aient l’envie de venir eux aussi au centre.
Dans notre nouvelle Ecole de danse libre de Maré, il y a aujourd’hui trois cent cinquante élèves répartis en deux « noyaux ». Nucleo 1, où les amateurs de 8 à 80 ans prennent des cours gratuits de ballet classique (la liste d’attente est longue), de hip-hop, de danse contemporaine ou de salon. Et Nucleo 2, où l’on dispense une formation professionnelle pour les jeunes. Vingt élèves boursiers y sont nourris le midi, et reçoivent quatre heures de cours par jour, cinq jours sur sept. Je suis si fière d’avoir créé cette filière. La Fondation d’entreprise Hermès est notre soutien sans faille depuis le début, en 2011. Et pas seulement d’un point de vue financier : leur aide est constante, ils nous épaulent. Tous nos élèves sont inscrits en parallèle au cycle danse de l’université : exceptionnel pour des enfants de Maré où l’école publique est mauvaise. Ils deviendront danseurs diplômés ou profs de danse. Deux d’entre eux ont été reçus à l’école Parts d’Anne Teresa de Keersmaeker à Bruxelles, et quatre autres sont entrés dans ma compagnie. Tous ont rêvé d’être artistes et ont pu le devenir malgré leur milieu d’origine, pauvre et noir, dans leur pays tellement raciste…

Mais pendant son mandat, Lula ne s’était-il pas battu contre les discriminations ?
Si, bien sûr, il a sorti le pays de la misère. Il a créé des quotas à l’université en faveur des Noirs et des Indiens. Pour mesurer l’importance de son action, il faut savoir que le Brésil est le dernier pays à être sorti de l’esclavage, sans que le gouvernement ne définisse ensuite un projet d’avenir pour tous ceux-là qui avaient donné leur vie au pays. Il a laissé ces groupes dans la pauvreté absolue. Lula s’est attaqué à ça. C’était déjà énorme. Pour la culture, ça a été plus difficile. Dans un pays immense (plusieurs fois la France !) et si divers, il est complexe de définir une politique culturelle globale. Et puis au Brésil, il n’y a jamais eu la tradition d’un développement public de l’art comme en France…

Vous avez été déçue par la politique de son ministre de la culture, Gilberto Gil ?
Non pas vraiment déçue, même si j’attendais peut-être davantage pour la danse… toujours la dernière servie de toute façon, dans tous les pays. Je regarde ça avec distance désormais : il ne pouvait pas soutenir tout le monde, il lui aurait fallu plus de temps. Pour recevoir des subventions, il y a trois instances possibles : la Ville, l’Etat-Région, et le niveau fédéral. En presque trente ans de compagnie, j’ai travaillé de plusieurs façons avec ces interlocuteurs. J’ai reçu un prix, obtenu des subventions de la Ville au coup par coup. Le gouvernement Lula avait lancé des appels à projet, et j’ai eu deux aides en 2009-2010 et en 2013-2014. Aujourd’hui, Rio a un très mauvais maire – un évêque ! – qui a coupé toutes les subventions. La Région est en faillite. Et depuis que Dilma Rousseff a été destituée, il n’y a plus rien non plus à attendre de l’Etat. Sans la France (la Fondation Hermès, Le Théâtre national de Chaillot et le Centquatre à Paris, où je suis artiste associée), et sans le Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles, les théâtres de Francfort ou Fribourg en Allemagne, ou celui de Porto au Portugal, je ne pourrais plus travailler.

Comment voyez-vous l’avenir des artistes sous un gouvernement dirigé par Jair Bolsonaro à partir de janvier prochain ?
C’est déjà un désastre actuellement, avec le terrible Michel Temer. Avec Bolsonaro, il n’y aura aucun projet pour la culture, car cela ne compte pas du tout pour lui. Mais ce n’est pas le plus grave. Son discours actuel, affolant, menace la société entière : il est violent, ignorant, raciste et misogyne. Il a même avoué son admiration pour Ustra, le plus grand tortionnaire de la dictature. Il annonce qu’on doit « tuer » encore plus, alors que notre pays remporte la palme des morts par assassinat : 60 000 homicides par an. Et sur 100 personnes tuées, 71 sont noires. Chaque année, plus de 23 000 jeunes Noirs, âgés de 15 à 29 ans, meurent. Toutes les vingt-trois minutes, un jeune homme noir est assassiné au Brésil. Nous vivons un génocide, voilà la terrible réalité de notre pays. Marielle Franco, élue politique noire (qui a aidé notre association), née à Maré, a été assassinée. Neuf mois plus tard, l’enquête n’avance pas.
Cette situation générale me préoccupe davantage que celle des artistes… Même si je crains le retour de la censure car une fausse morale se diffuse partout pour discréditer l’art. L’un de mes amis, par exemple, a reçu des menaces de mort après une performance au musée des Beaux-Arts de Rio : on l’a traité de pédophile. Le retour de cet extrémisme ultraconservateur est visible égalementaux Etats-Unis, en Turquie, en Hongrie, peut-être en Italie… Dans chacun de ces pays, on voit ce que « l’outre-capitalisme » fait à la démocratie.

De quoi parlez-vous dans votre nouvelle pièce, Fúria, présentée à Paris ?
Chacun d’entre nous s’est posé une question : comment est-ce que je vois ma place dans la société ? Chaque danseur a trouvé sur Internet des images pour y répondre. A partir de cette énorme collection de situations vécues, qu’elles soient belles, tristes ou tragiques, on a improvisé. Toute la pièce est organisée à partir de ce que nous, êtres humains, avons ressenti de la favela ou du Brésil en général. On s’est aussi servi des récits de la romancière Conceição Evaristo décrivant la vie des femmes noires. On a aussi utilisé tous les déchets que l’on trouvait autour de nous. Tout ce qui traînait dans un coin, au centre d’art, a été récupéré pour le décor ou les costumes. D’un point de vue philosophique et écologique, on a voulu comprendre si l’on pouvait créer de la beauté avec tout ce qu’on jette. On a eu le plaisir de voir un pauvre sac se transformer en couronne de roi. Alors que le capitalisme extrême nous force à acheter sans cesse, à consommer, à gaspiller, on a réfléchi à ce que nous faisions nous de notre propre pensée ? Et à ce que deviennent les êtres humains dont on fait si peu de cas aujourd’hui…

Emmanuelle Bouchez, Telerama.fr, le 29 novembre 2018·


PRESSE

Lia Rodrigues fait danser une humanité en lambeaux

Sous l’amas de détritus, derrière les plastiques et sacs poubelle, quelque chose survit, dort peut-être, gigote. Et soudain, les ordures gonflent, se déplacent, des fragments de corps apparaissent, une humanité en lambeaux se faufile et reprend pied. Ce composite extrême de déchets et de chair est le point de départ et la conclusion de la pièce Fúria, chorégraphiée par Lia Rodrigues pour neuf interprètes. Depuis 2004, l’artiste brésilienne travaille dans la favela de Maré, à Rio de Janeiro. Mais il n’est pas besoin d’aller au Brésil pour voir au coin de la rue ces monticules de bric et de broc qui servent de refuges et de maisons aux sans-abri. L’humain, bien vivant ou déjà cadavre, mis au rebut et sans plus de valeur qu’une bâche ? Ce constat devenu banalement tragique, dénoncé par Lia Rodrigues dans ses spectacles depuis les années 2000, est ici fouetté dans un sursaut d’urgence brutal. Il sert d’appui à une épopée chorégraphique qui surgit sur le plateau avec les seuls moyens du corps et du mouvement pour ériger une formidable cordée d’interprètes. Le plus souvent couverts d’oripeaux ou nus, les danseurs émergent du dépotoir, se relèvent, dansent et marchent, réinventent le cortège de l’insoumission au destin en égrenant au passage les figures de la révolte et de la domination, de la résistance et de l’impuissance.
Ce soulèvement lent, cette insurrection éphémère sont soufflés par un feu crépitant : celui de musiques percussives et de chants traditionnels des Kanak de Nouvelle- Calédonie. Servies en boucle, de plus en plus fort, elles mettent les nerfs en pelote en levant un tremblement collectif. Quasi orgasmique dans son insistance, il emballe le groupe dans une transe virulente. De cette tendance souvent présente sur les plateaux de danse depuis quelques années, à travers aussi le retour au rituel, Lia Rodrigues réussit à extraire une vision acérée qui secoue le corps jusqu’à la grimace et porte à un paroxysme le trip viscéral sans verser dans l’imagerie tribale.
Lia Rodrigues prouve une fois de plus combien elle sait chorégraphier un groupe de danseurs à pleines mains. Elle attrape la masse pour en modeler les tensions, triturer les hérissements, équilibrer les sautes d’humeur. Vague sans cesse remuante, Fúria emporte aussi dans son ressac d’autres spectacles de la chorégraphe. Sa passion pour la communauté était au coeur de Para que o céu nao caia (2016) et de sa stupéfiante trilogie brésilienne composée de Pororoca (2009), Piracema (2011) et Pindorama (2013), qui se suffisait d’un immense plastique transparent, d’eau et de corps nus pour vriller la réalité dans un silence tranchant. Elle persiste aussi dans son économie stricte et sublimée de la pauvreté qui fait rimer esthétique avec éthique en choisissant son camp.
La réalité rattrape méchamment les images de Fúria. Le dépotoir, les silhouettes en plastique, les guenilles, les visages cagoulés semblent malheureusement trop repérés à force de présence dans les médias et sur les scènes chorégraphiques. Pêle-mêle, on pense, entre autres, à Suivront mille ans de calme (2010), d’Angelin Preljocaj, à Sider (2011), de William Forsythe, à Tauberbach (2014), d’Alain Platel… La défiguration de l’humain est en cours et se banalise. La langue inventée et incompréhensible balancée à la fin par un des hommes masqués en est aussi l’expression.
Rosita Boisseau, Lemonde.fr, le 10 décembre 2018.

Lia Rodrigues, de bruit et de « Fúria »

La chorégraphe brésilienne aura marqué cette fin d’année avec son spectacle furieux. Après Chaillot, la pièce est donnée au Centquatre à Paris puis en tournée en régions. On ne sort pas indemne d’une représentation de Fúria. Sonné, bouleversé - ou énervé -, au choix. La chorégraphie de Lia Rodrigues est de ces spectacles-monde qui parlent à tous. Venus du Brésil où ils travaillent dans le centre d’art installé dans la favela de La Maré et initiés par Lia Rodrigues, les neuf interprètes réunis sur le plateau portent Fúria à des sommets d’intensité. Ballet recyclé où chaque bout de tissus provient des rebuts d’autres pièces, il brasse des questions fondamentales sur la violence d’un Etat, la présence du religieux, le fait colonial.
Mais Fúria n’est pas seulement dans la dénonciation : Rodrigues signe des tableaux vivants empruntant à la peinture classique ou aux images d’actualité. Les danses ici deviennent des processions, les solistes émergent comme des naufragés contemporains. La chorégraphe opte pour des rythmes à contretemps, parfois frénétiques puis plus calmes. Jusque dans les détails, ces paumes de mains offertes qui deviennent des poings rageurs par exemple, Fúria fait sens. Les visions ainsi créées avec presque rien pourraient en remontrer à bien des artistes invités par les biennales d’art contemporain. Un homme pris dans un filet, un costume de carnaval réinventé, une femme telle une reine lointaine portée par des partenaires... la liste est longue. La beauté est selon Fúria convulsive. Lia Rodrigues soigne chaque élément, de la musique - une boucle à partir de chant kanak - aux lumières de Nicolas Boudier.
De par son parcours, allant de l’étude de la danse classique à une rencontre en France avec Maguy Marin avant de revenir sur ses terres, Lia Rodrigues n’a de cesse de s’ouvrir aux autres. Ses dernières créations en témoignent. Avec cette furie chorégraphique, les membres de la troupe célèbrent un Brésil diversifié qui ne peut qu’entrer en résistance. A la fin de la pièce, Clara, Valentina, Larissa, Leonardo, Carolina, Andrey, Karoll, Felipe et Ricardo viendront saluer avec des pancartes bricolées. On y lit le nom de Marielle Franco, femme politique sociologue assassinée l’an passé à Rio de Janeiro, ou ces simples mots : « Un brésil pour tous ».
Philippe Noisette, Lesechos.fr, le 07 décembre 2018.


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