JORIS LACOSTE
SUITE N°2
ENCYCLODÉPIE DE LA PAROLE
Théâtre VENDREDI 31 MARS 20H30 / Théâtre Saragosse
1H25 / TARIF B

SURTITRÉ EN FRANÇAIS

L’encyclopédie de la parole est un projet collectif initié par Joris Lacoste en 2007, destiné à archiver toutes sortes d’enregistrements de paroles. Puisant dans ce fonds hétéroclite, il compose un cycle de quatre suites chorales à la fois incongrues et stimulantes. Suite n° 2 est l’incarnation physique par cinq comédiens-performeurs éblouissants d’une série d’actes de parole en seize langues : déclarations de guerre ou d’amour, menaces, promesses, supplications... Du discours de Georges Bush appelant à la guerre en Irak au cours de gym croate, en passant par la réclamation d’une cliente d’une entreprise de téléphonie colombienne, tout intéresse et séduit. Avec ce portrait sonore de notre monde, harmonisé par le compositeur Pierre-Yves Macé, Joris Lacoste a conçu un spectacle qui s’adresse aussi bien aux sémiologues qu’aux ados.

« Dans Suite n°2, il y a du drame, de la tragédie et de la comédie, qui sont ceux d’un monde qui est le nôtre, avec ses catastrophes, ses conflits, son absurdité, ses combats et ses échappées belles. Tout est réel, mais ce réel nous atteint d’une tout autre manière que par le biais des médias d’information, parce que Joris Lacoste fait montre d’une virtuosité soufflante dans la composition, et parce qu’il dirige en chef d’orchestre cinq excellents acteurs-performeurs-musiciens. » Fabienne Darge, Le Monde, octobre 2015.

CONCEPTION ENCYCLOPÉDIE DE LA PAROLE / COMPOSITION ET MISE EN SCÈNE JORIS LACOSTE / CRÉATION MUSICALE PIERRE-YVES MACÉ / INTERPRÉTATION VLADIMIR KUDRYAVTSEV, EMMANUELLE LAFON, NUNO LUCAS, BARBARA MATIJEVIC, OLIVIER NORMAND / ASSISTANCE ET COLLABORATION ELISE SIMONET / LUMIÈRES, VIDÉO ET RÉGIE GÉNÉRALE FLORIAN LEDUC / SON STÉPHANE LECLERCQ / COSTUMES LING ZHU / PROGRAMMEUR VIDÉO THOMAS KÖPPEL / ASSISTANTE VIDÉO DIANE BLONDEAU / TRADUCTION - GESTION DE PROJET MARIE TRINCARETTO / RELECTURE ET CORRECTIONS JULIE ETIENNE / COACHING VOCAL VALÉRIE PHILIPPIN ET VINCENT LETERME / COACH LANGUES AZHAR ABBAS, AMALIA ALBA VERGARA, MITHKAL ALZGHAIR, SABINE MACHER, SOREN STECHER-RASMUSSEN, AYAKO TERAUCHI BESSON / crédit photos bea borgers

L’encyclopédie de la parole est un projet collectif initié par Joris Lacoste en 2007, destiné à archiver toutes sortes d’enregistrements de paroles. Puisant dans ce fonds hétéroclite, il compose un cycle de quatre suites chorales à la fois incongrues et stimulantes. Suite n° 2 est l’incarnation physique par cinq comédiens-performeurs éblouissants d’une série d’actes de parole en seize langues : déclarations de guerre ou d’amour, menaces, promesses, supplications... Du discours de Georges Bush appelant à la guerre en Irak au cours de gym croate, en passant par la réclamation d’une cliente d’une entreprise de téléphonie colombienne, tout intéresse et séduit. Avec ce portrait sonore de notre monde, harmonisé par le compositeur Pierre-Yves Macé, Joris Lacoste a conçu un spectacle qui s’adresse aussi bien aux sémiologues qu’aux ados.

« Dans Suite n°2, il y a du drame, de la tragédie et de la comédie, qui sont ceux d’un monde qui est le nôtre, avec ses catastrophes, ses conflits, son absurdité, ses combats et ses échappées belles. Tout est réel, mais ce réel nous atteint d’une tout autre manière que par le biais des médias d’information, parce que Joris Lacoste fait montre d’une virtuosité soufflante dans la composition, et parce qu’il dirige en chef d’orchestre cinq excellents acteurs-performeurs-musiciens. » Fabienne Darge, Le Monde, octobre 2015.

DISTRIBUTION

CONCEPTION ENCYCLOPÉDIE DE LA PAROLE / COMPOSITION ET MISE EN SCÈNE JORIS LACOSTE / CRÉATION MUSICALE PIERRE-YVES MACÉ / INTERPRÉTATION VLADIMIR KUDRYAVTSEV, EMMANUELLE LAFON, NUNO LUCAS, BARBARA MATIJEVIC, OLIVIER NORMAND / ASSISTANCE ET COLLABORATION ELISE SIMONET / LUMIÈRES, VIDÉO ET RÉGIE GÉNÉRALE FLORIAN LEDUC / SON STÉPHANE LECLERCQ / COSTUMES LING ZHU / PROGRAMMEUR VIDÉO THOMAS KÖPPEL / ASSISTANTE VIDÉO DIANE BLONDEAU / TRADUCTION - GESTION DE PROJET MARIE TRINCARETTO / RELECTURE ET CORRECTIONS JULIE ETIENNE / COACHING VOCAL VALÉRIE PHILIPPIN ET VINCENT LETERME / COACH LANGUES AZHAR ABBAS, AMALIA ALBA VERGARA, MITHKAL ALZGHAIR, SABINE MACHER, SOREN STECHER-RASMUSSEN, AYAKO TERAUCHI BESSON / crédit photos bea borgers

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BIOGRAPHIE

Joris Lacoste est né en 1973, il vit et travaille à Paris. Il écrit pour le théâtre et la radio depuis 1996, et réalise ses propres spectacles depuis 2003. Il a ainsi créé 9 lyriques pour actrice et caisse claire aux Laboratoires d’Aubervilliers en 2005, puis Purgatoire au Théâtre national de la Colline en 2007, dont il a également été auteur associé. De 2007 à 2009 il a été co-directeur des Laboratoires d’Aubervilliers. En 2004 il lance le projet Hypnographie pour explorer les usages artistiques de l’hypnose : il produit dans ce cadre la pièce radiophonique Au musée du sommeil (France Culture, 2009), l’exposition-performance Le Cabinet d’hypnose (Printemps de Septembre Toulouse, 2010), la pièce de théâtre Le vrai spectacle (Festival d’Automne à Paris 2011), l’exposition 12 rêves préparés (GB Agency Paris, 2012), la performance La maison vide (Festival Far° Nyon, 2012), ainsi que 4 prepared dreams (for April March, Jonathan Caouette, Tony Conrad and Annie Dorsen) à New York en octobre 2012. Il initie deux projets collectifs, le projet W en 2004 et l’Encyclopédie de la parole en 2007 avec laquelle il a créé les spectacles Parlement (2009) et Suite n°1 (2013).


NOTES

L’Encyclopédie de la parole est un projet artistique qui explore l’oralité sous toutes ses formes. Depuis 2007, ce collectif qui réunit musiciens, poètes, metteurs en scènes, plasticiens, acteurs, sociolinguistes, curateurs, collecte toutes sortes d’enregistrements de parole et les inventorie sur son site internet en fonction de propriétés ou de phénomènes particuliers telles que la cadence, la choralité, le timbre, l’adresse, la saturation ou la mélodie. Qu’y a t-il de commun entre la poésie de Marinetti, des dialogues de Louis de Funès, un commentaire de tiercé, une conférence de Jacques Lacan, un extrait de South Park, le flow d’Eminem ou de Lil Wayne, un message laissé sur un répondeur, les questions de Julien Lepers, une prédication adventiste, Les Feux de l’amour en VF, un discours de Léon Blum ou de Bill Clinton, une vente aux enchères, une incantation chamanique, les déclamations de Sarah Bernhardt, une plaidoirie de Jacques Vergès, une publicité pour du shampoing, des conversations enregistrées au café du coin ? À partir de cette collection qui comprend aujourd’hui près de 800 documents sonores, l’Encyclopédie de la parole produit des pièces sonores, des performances et spectacles, des conférences, des jeux et des expositions. En 2016, l’Encyclopédie de la parole regroupe Frédéric Danos, Emmanuelle Lafon, Nicolas Rollet, Joris Lacoste, David Christoffel, Elise Simonet et Valérie Louys.


ENTRETIEN

PROPOS RECUEILLIS PAR MARION SIÉFERT POUR LE FESTIVAL D’AUTOMNE À PARIS, AVRIL 2015
Suite n°1 ‘ABC’ renouait avec les apprentissages du langage. Avec Suite n°2, vous vous intéressez aux paroles qui ont une action effective sur la réalité : au parler pour faire. Que cherchez-vous précisément dans ce passage à l’action de la parole ?
Suite n°1 fonctionnait pour moi comme une introduction à la série des Suites chorales de l’Encyclopédie de la parole : je voulais faire comme un ABC de la parole ordinaire à travers une cinquantaine de situations très diverses. Pour Suite n°2, l’enjeu c’est d’entrer dans le drame, c’est-à-dire, étymologiquement, dans l’action. Faire entendre des paroles qui s’inscrivent dans le monde, qui font quelque chose, des paroles ”performatives” qui agissent ou tentent d’agir sur le réel. J’ai pensé qu’il pouvait y avoir un enjeu théâtral à composer avec elles un spectacle d’action, mais où l’action passerait entièrement par les voix. Une pièce où les événements adviendraient dans et par la parole elle-même : des déclarations d’amour ou de guerre, des ruptures, des verdicts, des menaces, des encouragements, des exhortations, des prières, des crises de toute sorte. Quand on pense à la prolifération de vidéos, de discours et de messages enregistrés qui nous entourent, on peut se dire que la parole n’a jamais eu autant de pouvoir sur le monde qu’aujourd’hui, et peut-être même qu’elle est en train de reprendre le pas sur l’écrit. Et ce qui m’intéresse particulièrement, c’est de faire entendre non seulement les mots qui sont dits, mais aussi la manière dont ils le sont. Tout le sens du projet de l’Encyclopédie est de croire que la forme de la parole, ses inflexions, ses accents, ses silences, sont tout aussi signifiants — parfois même beaucoup plus — que les énoncés proprement dits.

Par quelles méthodes trouvez-vous et choisissez-vous les enregistrements que vous allez reproduire sur scène ?
Depuis bientôt huit ans, avec l’Encyclopédie de la parole, on déniche et on collecte des enregistrements de paroles de toute sorte qui nous semblent remarquables à un titre ou à un autre. On en a des centaines archivées sur notre site internet. Quand on commence à travailler sur une nouvelle pièce, je définis des axes de recherche avec un certain nombre de critères, et on fait collectivement une première sélection de documents, très large. Je choisis ensuite et j’organise les documents qui seront dans la pièce. Je dirais que les documents s’imposent par un mélange de hasard, d’intuition et d’obstination. L’objectif est de trouver des paroles qui ont en elles-mêmes une sorte de perfection, qui tiennent debout toutes seules hors du contexte dans lequel elles ont été produites. Il faut les écouter jusqu’à ce qu’on ait l’impression de les comprendre intimement. Quand certaines s’imposent comme des personnages possibles, on les invite à participer au spectacle, on leur donne un rôle, un corps, des partenaires. On les écoute dialoguer avec d’autres, on repère des sympathies, des contrastes, des accords, des points de dissonance, on organise des rencontres, et à un moment elles commencent à se répondre et à raconter ensemble quelque chose de particulier.

Comment faire coexister des paroles aussi variées en terme de langue, de situation, de registre, de culture ?
Je suis toujours fasciné par la pensée qu’en ce moment en Chine, en Colombie, en Autriche, à Béziers, en Ouganda, des gens vivent, agissent, dînent en famille, participent à des réunions, s’engueulent, parlent à leur chien, prient, vendent des taureaux, croupissent en prison, font l’amour, se battent pour survivre. J’essaie régulièrement, et c’est un exercice spirituel que je conseille, d’imaginer le plus de choses possible ayant lieu à différents endroits du monde. Toute la question de cette pièce est pour moi : comment faire exister ensemble différents plans de la réalité ? J’adore les films de Johan van der Keuken, construits comme une dérive dont la logique exacte nous échappe mais dont pourtant on lui fait crédit. Son art du montage m’a aidé à comprendre comment faire cohabiter des paroles si diverses. Cela ne m’intéresse pas de produire juste des chocs, des contrastes, du brouhaha, je n’ai pas plus de fascination pour le chaos que pour l’ordre. Ce qui m’intéresse, à l’ère du multitâche, c’est le processus l’harmonisation : comment notre esprit arrive à traiter toutes les informations incroyablement disparates qu’il reçoit chaque jour et comment il peut, plutôt que de succomber à l’accablement, inventer de nouveaux types d’agencements, de nouvelles structures formelles, de nouvelles possibilités de sens. C’est essentiellement une question de point de vue. Tout est déjà là. Les paroles existent dans le monde, mon travail consiste à trouver la perspective selon laquelle le réel nous apparaîtra dans cette étrange harmonie qui le rendra possible.

Suite n°1 fonctionnait selon un principe d’unisson. Pourquoi avoir réduit le choeur de Suite n°2 à un quintette ? Pour ce nouveau projet, vous avez superposé certains enregistrements, faisant ainsi se rencontrer des situations différentes. Comment cette composition plus complexe influe sur la dramaturgie de la pièce ?
L’unisson faisait sens dans Suite n°1 en tant que forme élémentaire de la récitation, comme l’expression commune de certains types de paroles qui, de fait, appartiennent à tous. Réciter en choeur le message d’un serveur vocal ou un extrait du JT de Claire Chazal, c’est une manière de se les réapproprier collectivement. Pour Suite n°2, je voulais revenir à un principe individuel de prise de parole, comme dans Parlement [2009], mais en travaillant la choralité différemment. L’harmonie, en musique, c’est la coexistence simultanée de différents sons. Ici il s’agit de faire coexister différentes paroles, mais plus seulement dans un montage successif comme dans les pièces précédentes. À certains moments on tente de les faire exister en même temps, ce qui produit quelque chose de très nouveau pour moi - des formes de résonance qui me permettent de me libérer du montage linéaire. Il ne s’agit plus de créer un rapport tiers à partir de deux éléments, mais un faisceau de relations possibles, sur des niveaux à la fois de contenu, de forme et de situations : le sens devient une tonalité mouvante, un accord complexe fait de registres toujours changeants.

Vous avez fait appel au compositeur Pierre-Yves Macé sur ce projet. Comment s’est déroulée votre collaboration et à quel endroit de la composition est-il intervenu ?
Je voulais accompagner cette harmonisation des paroles entre elles d’une harmonisation plus littéralement musicale. Pierre-Yves Macé a une longue histoire avec l’Encyclopédie de la parole, il y a participé de manière très active au début et il a réalisé pour nous de nombreuses pièces sonores et radiophoniques. Nous avions aussi collaboré tous les deux sur Le vrai spectacle [présenté au Festival d’Automne en 2011], dont il avait composé la musique. Pour Suite n°2, je lui ai demandé de composer des arrangements et accompagnements vocaux pour certains documents, et plus généralement de réaliser le "design sonore" de la pièce. Le recours à la musique est d’abord une manière de souligner certaines caractéristiques formelles de la parole. Mais cela peut aussi être une manière de déplacer l’écoute, par exemple pour redonner une dignité (voire une grandeur) à une parole triviale. C’est parfois à l’inverse une manière de mettre de l’ironie sur des paroles qui se prennent trop au sérieux. Dans l’ensemble, la dimension musicale de la pièce aide, je pense, à trouver la juste distance vis-à-vis de scènes souvent très chargées affectivement ou politiquement.

En choisissant de reproduire à l’identique des enregistrements, vous faites preuve d’une forme de respect envers les documents originaux. En quoi consiste ce respect ? Quels changements vous permettez-vous ?
C’est une question que l’on se pose tout le temps avec les acteurs : on reproduit des paroles qui toutes ont été prononcées un jour quelque part dans le monde, avec des motivations qui nous resteront en partie inaccessibles. Mais qu’est-ce que cela veut dire, reproduire ? Qu’est-ce que cela implique, de se glisser dans la voix de quelqu’un et de repasser non seulement par ses mots, mais par ses inflexions, sa rythmicité particulière, ses souffles et ses hésitations ? Quel sens prend, dans ce cas, la notion de ”respect” ? C’est paradoxalement en extrayant ces paroles de leur situation d’origine, où trop de choses étaient en jeu, qu’on peut les faire entendre dans toute leur réalité. Ce que le théâtre permet, je crois, ce n’est pas de reproduire la réalité mais de la rendre réelle. Il est très difficile de croire que les choses dont on entend parler — la décapitation du pilote jordanien, les naufrages de migrants, la mort de Michael Brown — sont réelles. Réellement réelles. Or le théâtre, j’en ai la conviction, peut nous y aider — mais à condition de trouver de déplacements qui soient opérants. À partir de chaque parole, on extrait une partition en choisissant les paramètres que l’on veut souligner et ceux que l’on peut négliger. Il faut aussi décider de la façon dont on va travailler les adresses : qu’est-ce que cela produit, de dire à un public une parole qui à l’origine s’adressait à une seule personne ? Il n’y a pas de stratégie unique : pour chaque parole on doit trouver la meilleure façon de faire entendre ce qui nous semble important. Parfois il faut faire jouer une parole masculine par une femme, parfois il faut dire une parole individuelle à plusieurs, ou changer un timbre, parfois il faut l’accompagner par du chant, parfois il faut en superposer plusieurs, etc.

Parmi tous les enregistrements qui composent la partition de Suite n°2, y a-t-il certaines paroles qui se distinguent des autres ?
Une question qui m’obsède est : qu’est-ce qu’une parole vraie ? Une parole sincère, authentique, nécessaire ? Comment peut-on la distinguer de toutes les paroles vaines, fausses, normées, rabâchées ? Par quelles nécessités particulières certaines paroles spontanément surgissent et semblent adhérer complètement à la situation qui les produit ? Il y a beaucoup de paroles de refus ou de révolte dans la pièce, de paroles en crise, des paroles poussées dans leurs retranchements. Ce qui m’intéresse, c’est le contraste entre des paroles cadrées et des paroles qui brisent le cadre. Je pensais à ce que Barthes écrivait à propos de Racine : « La tragédie est seulement un échec qui se parle ».

Avez-vous retrouvé de manière inattendue cette dimension-là du théâtre dans votre travail sur Suite N° 2 ?
D’une certaine manière, Suite n°2 est un portrait sonore de notre monde, ou tout au moins du monde tel qu’il nous parvient, par les paroles, les voix et les langues. Et il est aisé de voir le monde actuel comme l’échec monumental de toutes les luttes et utopies qui l’ont traversé depuis disons deux siècles. Il y a certainement une dimension pessimiste dans la pièce, mais on peut aussi puiser une forme d’espoir dans le simple fait que certaines paroles restent vivantes, que des gens disent non, disent peut-être, disent je t’aime, disent encore. C’est certes un espoir très très mince. Le monde a autant de chances d’être sauvé que moi de gagner au loto. Ou que la vie d’apparaître sur Terre. Mais la vie est apparue, non ? Et des gens gagnent au loto toutes les semaines.


PRESSE

AVEC « SUITE N°2 », JORIS LACOSTE TIENT SA PAROLE
Joris Lacoste, c’est un grand garçon qui ne fait pas ses 42 ans, et qui, un jour, a eu une idée géniale, qu’il résume avec ses mots : « J’écris avec des objets trouvés. » Les « objets trouvés » sont, en l’occurrence, les milliers, les millions, les milliards de paroles qui traversent notre monde et nous traversent, qui bruissent incessamment, se mêlent, se superposent, s’opposent, mots de haine ou d’amour, de guerre ou de paix, de conquête ou de construction de territoires intimes. De cela, Joris Lacoste a déjà fait deux spectacles formidables, Parlement et Suite n°1. Et il continue, il tient sa parole, avec Suite n°2, une pièce qui arrive au Théâtre de Gennevilliers, le T2G, dans les Hauts-de-Seine, qui va beaucoup tourner, et qu’il ne faut pas rater, tant elle est originale, excitante et émouvante. Cette pièce prend place dans un projet beaucoup plus large, l’« Encyclopédie de la parole », que Joris Lacoste mène depuis 2007 avec des artistes de différentes disciplines, des linguistes, des ethnologues, des musicologues, des spécialistes du son… On peut avoir une idée de ce projet en allant sur le siteInternet du collectif, Encyclopediedelaparole.org. Il ne consiste en rien moins que de collecter toutes les paroles possibles et imaginables, venues de partout, proférées en toutes les langues et dans toutes les circonstances. Joris Lacoste en a eu l’idée, dès les années 1990, quand il est arrivé à Paris de sa Gironde natale et qu’il s’est retrouvé, lui le fils d’un électricien et d’une mère au foyer, dans les milieux de la poésie sonore, très vivaces à cette époque. « Je ne sais pas si c’est lié au fait que je n’ai jamais eu la télévision, sourit-il, mais j’ai toujours été fasciné par la manière qu’ont les gens de raconter leurs histoires, par la matière même de la parole. Il y a une forme de créativité dans la parole quotidienne, qui me touche. L’endroit de la création, où une forme se crée, ce n’est pas seulement dans le domaine réservé de la culture. Il suffit d’écouter les choses pour savoir comment elles peuvent avoir une forme. » Le projet de Joris Lacoste a pris toute sa dimension à partir de 2005. « Dans ce domaine-là comme dans beaucoup d’autres, Internet a tout changé, explique-t-il. Avant, j’essayais de retranscrire par écrit des discours que j’entendais dans le métro, dans la rue… Et ça ne fonctionnait pas – ce n’était pas la matière de la parole elle-même, dans toutes ses composantes. Internet nous a à la fois permis, en tant qu’encyclopédistes, de collecter une infinie variété de sons venus du monde entier, et de travailler directement la matière elle-même, à partir des enregistrements. » Restait à organiser ce babil ou ce brouhaha du monde – à lui donner une forme, justement. Très vite s’est imposée l’idée du théâtre, art de l’oralité et de la présence. Et, donc, l’idée de faire incarner ou nterpréter ces paroles par des comédiens, de la même manière qu’ils peuvent interpréter un texte de Tchekhov ou de Beckett. « Avec le théâtre, on gagne en présence, et la parole “réelle” devient beaucoup plus réelle que quand elle est simplement retranscrite », analyse Joris Lacoste. Il y eut donc Parlement, en 2009, Suite n°1, en 2013, et, aujourd’hui, cette Suite n°2 que Joris Lacoste a composée à partir de « paroles qui ont un effet sur le réel, de paroles agissantes ». Parole qui blesse, tue, galvanise, rejette ou renie, parole qui apaise, endort, hypnotise, envape ou console. Tout, ici, de façon très musicale, se joue dans les dialogues, les similarités et les contrastes entre des discours de nature différente. Dans la manière, par exemple, dont le discours de Georges Bush, en 2003, appelant à la guerre en Irak, se décalque, dans sa structure et son vocabulaire, avec l’appel à la guerre sainte d’un jeune djihadiste australien, en 2014. D’un cours de gym croate à la réclamation d’une « usagère » auprès du service clientèle d’une entreprise de téléphonie colombienne, de la conversation d’un jeune homosexuel américain confronté au rejet de sa famille à la conversation d’une femme avec une autruche dans un zoo (!), tout intéresse et séduit, tout accroche, dans cette Suite n°2 qui n’a rien de purement formel, et dont se dégage une multiplicité de sens. Car, encore fallait-il en faire un « vrai » spectacle, de cette polyphonie du monde, et c’est là-dessus que Joris Lacoste est très fort, qui joue avec subtilité, à l’intérieur de sa propre forme, avec les codes de la théâtralité. Dans Suite n°2, il y a du drame, de la tragédie et de la comédie, qui sont ceux d’un monde qui est le nôtre, avec ses catastrophes, ses conflits, son absurdité, ses combats et ses échappées belles. Tout est réel, mais ce réel nous atteint d’une tout autre manière que par le biais des médias d’information, parce que Joris Lacoste fait montre d’une virtuosité soufflante dans la composition, et parce qu’il dirige en chef d’orchestre cinq excellents acteurs-performeurs-musiciens. A la fin, une émotion indicible passe dans l’air, quand se fait entendre, venue de la nuit intersidérale, la voix du pilote du vol Swiss Air 111, qui s’abîma dans l’océan Atlantique en 1998, puis l’extinction de cette voix. Le théâtre a toujours été l’art de faire parler les morts. Joris Lacoste en donne une traduction contemporaine tout à fait bouleversante.
Fabienne Darge, Le Monde, 01 octobre 2015.

(...) Malgré toute la technicité qu’elle requiert (sans parler du coaching vocal pour la prononciation), jamais l’exécution n’empiète par sa virtuosité, et l’on peut se concentrer sur le ou les propos euxmêmes. La mise en scène est aussi neutre et feutrée que possible, le statut de comédien étant pour ainsi dire limité à celui, littéralement, de « porte-parole ». Les interprètes s’activent presque comme des vidéo Youtube qu’on mettrait sur lecture ou pause, et si théâtralité il y a, elle n’est ni plus ni moins que celle du document d’origine. Derrière eux, des projections au graphisme sobre mais soigné, rappelant un peu les interfaces d’Apple, annoncent le contexte, le pays et la date de chaque entrée, et fournissent les traductions françaises quand cela est nécessaire – seuls les ébats virtuels de deux anglophones sur un site gay s’en passaient. La seule distorsion que se permet Lacoste se limite à une poignée de passages harmonisés par Pierre-Yves Macé. Ils accentuent parfois les propriétés mélodiques d’un extrait, et nous rappellent que toute parole demeure musique à un certain degré. Ils se permettent parfois des mises en relief orientées, comme lorsqu’un discours du gouvernement américain est décomposé en canon. Mais le plus souvent ils accompagnent simplement la dramaturgie de la pièce, déjà bien servie par l’agencement des enregistrements. En s’activant et en s’étoffant, ce dispositif va simuler une machine sonore omnisciente qui va nous faire traverser le monde dans toute sa complexité, sa jubilation, sa cruauté et sa drôlerie par la seule lucarne de l’oral. C’est vertigineux et ludique comme avoir accès aux écoutes de la Tour de Babel. On passe de l’intime à l’officiel, du solennel au prosaïque, de l’anecdotique au dramatique, d’un message sur un répondeur à au plaidoyer d’un anglais de 15 ans lors d’un mouvement lycéen, des supplications d’un américain en état d’arrestation à une conférence de presse du ministre de l’économie portugaise, d’une séance d’hypnose en espagnol à une minute de silence. Tous ces évènements sont mis sur le même plan, et mêmes si les parallèles ne sont pas anodins, la pièce ne les instrumentalise pas pour servir un discours. Au contraire, par son sens de l’absurde, la pièce a une manière désarmante d’être politique sans l’être vraiment, ni biaiser le sens déjà lourd de certains « témoignages ». Ce collage de paroles qui furent une fois lâchées dans le réel en reproduisent bien assez sa marche aléatoire, accidentelle, et ainsi toute les contradictions et injustices qui le traversent. La sélection, nous l’assure Lacoste, s’est opérée par « hasard, intuition et obstination », et il la laisse « parler » d’elle-même. Cette appropriation de matériaux du réel, et cette tentative de recouvrement du monde par le verbe, ont déjà été entamées dans la poésie sonore, qu’il s’agisse de Bernard Heidsieck ou Anne-James Chaton. La voix est un metteur en scène Bien sûr, c’est la parole elle-même qui est ici mise à nu. Une fois privée de sa situation d’élocution, la parole apparait dans toutes sa fulgurance, sa matière propre, elle se retrouve figée dans son étrangeté, elle est cette fine bande qui s’incline, se tord, se raidit selon les motivations et les intentions. Notre voix possède un sens inné de la mise en scène, de la rhétorique et de la manipulation. On souhaiterait pouvoir oublier le sens pour se concentrer sur l’intensité, la mélodie, le rythme, sur ses aspérités, sa partition improvisée, essayer d’en dégager des qualités esthétiques. Mais les signifiants nous ramènent toujours à un réel bien précis. Des accents et des intonations jaillissent implacablement des traits de personnalité, des attitudes, des codes sociaux. Pour une égalisation optimale, on aurait bien aimé que la pièce ne spécifie pas le contexte et l’année de chaque parole mais se limite au pays, pour éviter de créer une attente, et ainsi laisser comprendre ou imaginer – bien que cela aurait été impossible dans certains cas. On aimerait aussi voir ce que Lacoste ferait de paroles moins situées, plus fortuites ou abstraites, mais on suppose bien que son projet, déjà très excitant et majeur dans son genre, en a encore beaucoup à nous dire sur le langage.
Thomas Corlin, mouvement.net, 09 octobre 2015.


STAGE THÉÂTRE L’ENCYCLOPÉDIE DE LA PAROLE
SAMEDI 01 AVRIL 10H-13H ET 14H-17H / Théâtre Saragosse

En présentant ses recherches et ses outils de travail, et en invitant les participants de l’atelier à s’en emparer, l’encyclopédie de la parole souhaite partager et nourrir ses réflexions sur l’oralité. Les participants sont invités à travailler à partir de documents de paroles enregistrées et à les reproduire au plus près. C’est-à-dire, ne pas jouer des situations ou imiter des individus, encore moins incarner des personnages, mais traiter musicalement chaque parole enregistrée, dans la richesse et la complexité de ses intonations, de son rythme, de ses jeux d’adresses, de ses mouvements et hésitations réelles. Ainsi, les participants travailleront à faire apparaître situations et contextes, à travers le seul jeu des voix.

UNE PLACE POUR SUITE N°2 (VENDREDI 31 MARS) COMPRISE DANS LE STAGE / TARIF PLEIN 40€ / RÉDUIT 25€ + ADHÉSION 12€

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DANSE / PAU
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