Anne Teresa
De Keersmaeker
Rosas
Fase

FOUR MOVEMENTS TO THE MUSIC
OF STEVE REICH

Spectacle reporté

Danse MARDI 26 & MERCREDI 27 MAI 20H30 09 & 10 septembre 20h30 / Espace James Chambaud - Lons
1H10 / TARIF A

En 1982, une jeune chorégraphe de vingt-et- un ans fait une apparition fracassante sur la scène internationale avec Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich. Pièce inaugurale de la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker, Fase est constituée de trois duos et d’un solo, sur des compositions de Steve Reich, pionnier de la musique minimaliste américaine. Comme dans Rosas danst Rosas (1983), Anne Teresa De Keersmaeker se sert de la structure musicale pour développer son propre langage gestuel qui repose sur un mélange de rigueur et de simplicité. Danse et musique explorent le « décalage de phase » à l’intérieur d’un jeu de répétitions que la chorégraphe amplifie jusqu’au vertige. Par de légers glissements, d’infimes variations, des mouvements synchrones se mettent doucement à se décaler, donnant naissance à un miroitement complexe de formes et de motifs en perpétuelle mutation, à partir des matériaux spécifiques utilisés par Steve Reich : piano, violon, voix, rythme. Dans sa manière d’aborder la structure musicale, comme dans l’émergence du motif géométrique de la rosace, avec ses entrelacs de courbes, Fase contient en germe tout le développement organique de l’oeuvre qui a suivi. Poursuivant son travail de répertoire, la chorégraphe transmet à deux jeunes danseuses cette pièce fondatrice qu’elle a elle-même dansé de manière presque ininterrompue depuis sa création.

Chorégraphie Anne Teresa De Keersmaeker / Dansé par Yuika Hashimoto, Laura Maria Poletti, Laura Bachman, Soa Ratsifandrihana (en alternance) / Créé avec Michèle Anne De Mey, Anne Teresa De Keersmaeker / Musique Steve Reich Piano Phase (1967), Come Out (1966), Violin Phase (1967), Clapping Music (1972) / Lumières Remon Fromont / Costumes 1981 Martine André, Anne Teresa De Keersmaeker / Première Mondiale 18/03/1982, Beursschouwburg (Bruxelles) / CRÉDITS PHOTOS ANNE VAN AERSCHOT

+ PRODUCTIONS

Production 1982 Schaamte vzw (Bruxelles), Avila vzw (Bruxelles) / Coproduction / De Munt / La Monnaie, Sadler’s Wells (Londen/ Londres/London), Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, Théâtre de la Ville (Paris) / Remerciements Ella De Vos, Stefano Scoli / Rosas bénéficie du soutien de la Communauté Flamande et de la Fondation BNP Paribas.

En 1982, une jeune chorégraphe de vingt-et- un ans fait une apparition fracassante sur la scène internationale avec Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich. Pièce inaugurale de la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker, Fase est constituée de trois duos et d’un solo, sur des compositions de Steve Reich, pionnier de la musique minimaliste américaine. Comme dans Rosas danst Rosas (1983), Anne Teresa De Keersmaeker se sert de la structure musicale pour développer son propre langage gestuel qui repose sur un mélange de rigueur et de simplicité. Danse et musique explorent le « décalage de phase » à l’intérieur d’un jeu de répétitions que la chorégraphe amplifie jusqu’au vertige. Par de légers glissements, d’infimes variations, des mouvements synchrones se mettent doucement à se décaler, donnant naissance à un miroitement complexe de formes et de motifs en perpétuelle mutation, à partir des matériaux spécifiques utilisés par Steve Reich : piano, violon, voix, rythme. Dans sa manière d’aborder la structure musicale, comme dans l’émergence du motif géométrique de la rosace, avec ses entrelacs de courbes, Fase contient en germe tout le développement organique de l’oeuvre qui a suivi. Poursuivant son travail de répertoire, la chorégraphe transmet à deux jeunes danseuses cette pièce fondatrice qu’elle a elle-même dansé de manière presque ininterrompue depuis sa création.

DISTRIBUTION

Chorégraphie Anne Teresa De Keersmaeker / Dansé par Yuika Hashimoto, Laura Maria Poletti, Laura Bachman, Soa Ratsifandrihana (en alternance) / Créé avec Michèle Anne De Mey, Anne Teresa De Keersmaeker / Musique Steve Reich Piano Phase (1967), Come Out (1966), Violin Phase (1967), Clapping Music (1972) / Lumières Remon Fromont / Costumes 1981 Martine André, Anne Teresa De Keersmaeker / Première Mondiale 18/03/1982, Beursschouwburg (Bruxelles) / CRÉDITS PHOTOS ANNE VAN AERSCHOT

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BIOGRAPHIE

Anne Teresa De Keersmaeker
Anne Teresa De Keersmaeker est née en 1960 à Malines, en Belgique. En 1980, après des études de danse à l’École Mudra de Bruxelles, puis à la Tisch School of the Arts de New York, la jeune danseuse crée Asch, sa première chorégraphie. Deux ans plus tard, elle marque les esprits en présentant Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich. En 1983, De Keersmaeker chorégraphie Rosas danst Rosas et établit à Bruxelles sa compagnie de danse Rosas. À partir de ces oeuvres fondatrices, Anne Teresa De Keersmaeker a poursuivi l’exploration obstinée des relations entre danse et musique. Elle a constitué avec Rosas un vaste corpus de spectacles qui s’affrontent aux structures musicales et aux partitions de toutes les époques, de la musique ancienne à la musique contemporaine en passant par ses expressions populaires. Sa pratique chorégraphique est basée sur les principes formels de la géométrie, l’étude du monde naturel et des structures sociales – ouvrant de singulières perspectives sur le déploiement du corps dans l’espace et le temps.
De 1992 à 2007, la compagnie Rosas a été accueillie en résidence au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Durant cette période, Anne Teresa De Keersmaeker a dirigé plusieurs opéras et de vastes pièces d’ensemble qui ont depuis intégré le répertoire de compagnies du monde entier. Dans Drumming (1998) et Rain (2001) – spectacles montés en collaboration avec l’ensemble de musique contemporaine Ictus – s’épanouissent de vastes structures géométriques, aussi complexes dans leurs tracés que dans leurs combinaisons, qui s’entremêlent aux motifs obsédants du minimalisme de Steve Reich. Ces chorégraphies de groupe sont devenues emblématiques de l’identité de Rosas. Au cours de sa résidence au Théâtre de la Monnaie, Anne Teresa De Keersmaeker a également présenté Toccata (1993) sur des fugues et partitas de Johann Sebastian Bach, dont l’oeuvre constitue un fil rouge dans son travail. Verklärte Nacht (écrit pour quatorze danseurs en 1995, adapté pour trois danseurs en 2014) a révélé l’aspect expressionniste du travail de la chorégraphe en valorisant la dimension narrative associée à ce sextuor à cordes d’Arnold Schönberg, typique du postromantisme tardif. Elle s’est aventurée vers le théâtre, le texte et le spectacle transdisciplinaire avec I said I (1999), In real time (2000), Kassandra – speaking in twelve voices (2004) et D’un soir un jour (2006). Elle a abordé la question de l’improvisation en travaillant à partir de jazz ou de musique indienne dans des pièces telles que Bitches Brew / Tacoma Narrows (2003) sur la musique de Miles Davis, ou Raga for the Rainy Season / A Love Supreme (2005). En 1995, Anne Teresa De Keersmaeker a fondé l’école P.A.R.T.S. (Performing Arts Research and Training Studios) à Bruxelles en association avec La Monnaie.
Les pièces récentes d’Anne Teresa De Keersmaeker témoignent d’un dépouillement qui met à nu les ressorts essentiels de son style : un espace contraint par la géométrie ; une oscillation entre la plus extrême simplicité dans les principes générateurs de mouvements – ceux de la marche par exemple – et une organisation chorégraphique riche et complexe ; enfin, un rapport soutenu à une partition (musicale ou autre) dans sa propre écriture. En 2013, De Keersmaeker revient à la musique de Bach (jouée en direct, toujours) dans Partita 2, un duo qu’elle danse avec Boris Charmatz. La même année, elle crée Vortex Temporum sur la pièce éponyme écrite en 1996 par Gérard Grisey, caractéristique de la musique dite spectrale. L’ancrage de l’écriture gestuelle dans l’étude de la partition musicale y est poussé à un degré extrême de sophistication et favorise un méticuleux dialogue entre danse et musique, représenté par un couplage strict de chaque danseur de Rosas avec un musicien d’Ictus. En 2015, le spectacle est totalement refondu pour l’adapter au format muséal, durant neuf semaines de performance au centre d’art contemporain WIELS de Bruxelles, sous le titre Work/Travail/Arbeid. La même année, Rosas crée Golden Hours (As you like it), à partir d’une matrice textuelle (la pièce Comme il vous plaira de Shakespeare) qui sert de partition implicite aux mouvements, affranchissant exceptionnellement la musique de sa mission formalisante et lui autorisant une fonction nouvelle d’environnement sonore (il s’agit de l’album Another Green World de Brian Eno, 1975). En 2015 toujours, Anne Teresa De Keersmaeker poursuit sa recherche sur le lien entre texte et mouvement dans Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke, une création basée sur le texte éponyme de Rainer Maria Rilke. Début 2017, l’Opéra de Paris invite la chorégraphe à mettre en scène Così fan tutte de Wolfgang Amadeus Mozart. En août de la même année, elle crée Mitten wir im Leben sind/Bach6Cellosuiten avec le violoncelliste Jean-Guihen Queyras. Sa nouvelle chorégraphie, sur les six Concertos brandebourgeois de Bach, a été créée à l’automne 2018.
Dans Carnets d’une chorégraphe, une monographie de trois volumes publiée par Rosas et les Fonds Mercator, la chorégraphe dialogue avec la théoricienne et musicologue Bojana Cvejic, et déploie un vaste panorama de points de vue sur ses quatre oeuvres de jeunesse ainsi que sur Drumming, Rain, En Atendant et Cesena.


ENTRETIEN

Retour à Fase : Anne Teresa De Keersmaeker se rappelle ses premiers pas.
Le Festival d’Automne à Paris présente cette saison un large Portrait d’Anne Teresa De Keersmaeker en s’appuyant sur dix productions plus ou moins récentes de Rosas, parmi lesquelles la reprise de Fase, Four Movements to the music of Steve Reich. Ce spectacle, qui a révélé la chorégraphe en 1982, sera pour la première fois confié à deux jeunes danseuses de sa compagnie. Nous avons interrogé De Keersmaeker sur cette oeuvre-clé, qui a pour elle fonction de talisman.
Fase, créé en 1982, peut être considéré comme le véritable opus 1 d’Anne Teresa De Keersmaeker (même s’il vient après Asch, un essai présenté en 1980, qu’on peut qualifier de plus « théâtral »). Elle a entamé cette production en quatre mouvements lors de ses études à la New York University Tisch School of Arts, qui faisaient suite à sa formation à l’école de danse Mudra, dirigée à Bruxelles par Maurice Béjart. Fase s’ouvre sur une figure très emblématique, une signature dansée, qui rétrospectivement semble lancer irréversiblement l’ensemble de l’oeuvre de la chorégraphe : un mouvement de balancier du bras droit typiquement « dekeersmaekerien », exprimant à la perfection le type de détermination qui l’anime.
Cette attaque de Fase suit presque immédiatement l’extinction des lumières dans la salle. De Keersmaeker s’en explique : « La lumière se fait sur la scène ; suivent six courtes mesures de musique, puis clac, nous y allons sans attendre. Fase est une chorégraphie entièrement tournée vers l’énergie et la volonté. Elle se tient sur une délicate frontière, je le sais bien, à la limite de l’arrogance ! À vrai dire, Asch comportait déjà une séquence similaire que j’appelais « la danse des bras » : fragment très répétitif, lui aussi, physiquement intense, focalisé sur les bras comme moteur du mouvement. En médecine chinoise, comme vous le savez sans doute, les bras – et plus particulièrement les avant-bras – sont associés à l’idée du Vouloir. Je me souviens avoir prêté un jour mon appartement aux acteurs de Maatschappij Discordia (ndlr : une légendaire compagnie de théâtre néerlandaise). À mon retour, Jan Joris Lamers, le membre fondateur de la compagnie, m’a fait remarquer que tous les chemisiers de ma garde-robe y pendaient avec les manches retroussées. « De cela, tu dois absolument faire quelque chose ! », m’a-t-il lancé. Et ce fut mon point de départ : cette injonction de Jan Joris, doublée de l’idée que danser – que travailler – peut être une intense jouissance. Le travail est un jeu canalisé. Danser est ma manière de penser. La chorégraphie de Fase est un mélange de rigueur et d’anarchie : drôle de mixture, étrange lieu, mais c’est un lieu où il fait bon être. C’est une structure sévère dans laquelle la liberté se déploie de façon très fluide. Voyez le duo d’ouverture, Piano Phase : je ne pense pas qu’il existe beaucoup d’autres chorégraphies où il soit aussi impossible de « jouer faux ». Les mouvements, essentiellement à l’unisson, sont tous localisés sous les épaules et se déploient selon une logique imparable. Il s’agit de tourner et de marcher. Rien de virtuose, donc, sinon que la synchronisation des deux partenaires doit être parfaitement précise et assurée. Je pense en toute modestie – pardonnez-moi – que toute cette pièce est une exceptionnelle alliance de simplicité et de complexité ! »
« Que fait donc un enfant à qui vous demandez de danser ? » interroge De Keersmaeker, avant de répondre d’elle-même : « Il va tourner, sauter, balancer les bras et sans doute un peu les hanches. Il s’agit là du vocabulaire de Fase, en somme, dans sa version matricielle. Le premier mouvement, Piano Phase consiste à tourner en cercle et à marcher ; dans Come Out, les deux danseurs, assis sur des chaises, agitent leurs mains ; dans Violin Phase, il ne s’agit que de tourner ; et le quatrième mouvement, Clapping Music, est tout en sauts et balancements des hanches. N’importe quel être humain peut se reconnaître dans cette chorégraphie. Après la représentation, en attendant le bus, ils essaieront peut-être de la reproduire pour eux-mêmes. C’est en tout cas une idée qui me séduit beaucoup. » Dans Fase, la matrice « enfantine » est certes capturée dans une organisation spatiale exigeante, réglée selon des motifs géométriques complexes.
« Des lignes latérales parallèles : c’est Piano Phase. Des mouvements autour d’un axe dans Come Out. Dialectique de cercles et de lignes droites : Violin Phase. Diagonales dans Clapping Music. Notez bien que j’ai voulu deux femmes pour interpréter Fase, et non un couple classique homme/femme. Cette unité en miroir est nécessaire pour renforcer l’écheveau des répétitions, d’où n’émergent que de minuscules et subtiles différences. Les costumes présentent des nuances allant du blanc au beige et du blanc au gris – dans Piano Phase, une simple robe tournoyante, comme un uniforme de collège ; dans Come Out, des vêtements masculins (pantalons longs et vestes) presque militaires. Il y a une unité et des alternances. Le seul paramètre qui change invariablement est celui du temps : une danseuse boucle un mouvement, tandis que sa partenaire le varie progressivement, créant de la sorte des scintillations et des déphasages, à la manière de la musique de Steve Reich. » Nous sommes habitués à attendre des artistes qui font leurs premiers pas un échantillonnage complet de leurs compétence. La sobriété, l’organisation stricte et la menaçante simplicité de Fase ne sont certes pas banales. De Keersmaeker attire l’attention sur les contraintes fécondes qui ont dynamisé ses débuts.
« En tant que chorégraphe, je suis une parfaite autodidacte. J’ai appris à danser, mais pas du tout à chorégraphier. Je n’étais d’ailleurs pas considérée non plus comme une très bonne danseuse, selon les normes de l’époque ! Mais dès le début, j’ai voulu construire mon propre langage, et j’ai eu l’entêtement, ou l’intelligence peut-être, de ne m’y engager que pas à pas – dans tous les sens du terme. Je ne suis pas un quick writer. Je suis une écrivaine du mouvement. Certains danseurs ont la capacité d’élaborer en quelques instants une phrase cinétique d’une minute, mais ce n’est pas mon cas. La qualité de mouvement dont se tisse Fase, je l’ai laissée émerger en la gardant sans cesse au plus près de moi. J’ai patiemment tenu mes perceptions corporelles les plus intimes comme index de pertinence dans l’élaboration de mon vocabulaire. Premier stade : j’ai bâti le « code-source » du spectacle avec le solo Piano Phase. Puis Jennifer Everhard est arrivée pour travailler Come Out ; notre temps de répétition était très réduit. J’ai dû méditer bien en avance sur ce que je voulais faire durant la petite heure dont je disposais avec elle en studio. Je devais imaginer une certaine logique, un procédé, pour transposer directement la musique en danse, car nous n’avions pas de ticket pour une deuxième chance ! J’ai travaillé avec ce qui m’était agréable et ce qui était beau à voir. Et ce qui m’était agréable, eh bien, c’était toujours minimal – en consonance avec la musique minimaliste, bien sûr, et son esthétique de la réduction des moyens : petits décalages progressifs ; économie extrême dans le renouvellement du matériau. Il ne me fallait pas cinq cents gestes différents pour répondre à une telle puissance d’affirmation musicale. La profusion baroque aurait été parfaitement déplacée. »
Steve Reich n’a assisté à une représentation de Fase qu’en 1998 – soit plus de quinze ans après la création par De Keersmaeker de Violon Phase à New York. « À l’époque, je voulais obtenir certains enregistrements de Piano Phase et de Clapping Music, et j’ai écrit une lettre à Steve. Il ne m’a pas répondu, mais j’ai noué contact avec Nurit Tilles et Edmund Niemann (ndlr : le duo de pianistes connu sous le nom de Double Edge, par ailleurs grands interprètes de Steve Reich). Ils m’ont enregistré les morceaux. Moi, je connaissais cette musique depuis longtemps. Je me souviens très clairement de la pochette de Drumming, avec son logo jaune « Deutsche Grammophon » et ce coffre noir où reposent des baguettes de marimba. Thierry De Mey m’a fait découvrir ensuite Violin Phase, qui m’a d’emblée paru si parfaitement adapté pour la danse. Notez que les toutes premières pièces de Reich, comme Come Out, étaient électroniques, c’était de la tape music. Avec Piano Phase, il a ensuite amorcé son tournant vers l’instrumentarium classique. Violin Phase réconcilie provisoirement le tout, en associant musique live et boucles de violons préenregistrées.
La musique de Steve possède une inimitable fluidité horizontale. C’est comme un bout d’éternité, mais c’est aussi bien une invitation à la danse, ici et maintenant. Violin Phase a quelque chose de klezmer : on pense à un villageois qui racle son violon pour faire danser la communauté. Ce fut une épineuse question que de décider quels mouvements répondraient le mieux à cette pulsation et à ces répétitions sans fin. Quel procédé Steve Reich employait-il au juste pour développer son matériel, comment lui donner une réponse chorégraphique ? J’en vins alors au noyau, c’est-à-dire aux décalages de phase et aux processus accumulatifs, le tout sous condition d’une esthétique de la répétition.
Cela dit, ma chorégraphie prenait d’emblée ses distances avec le minimalisme américain. La danse ne prétend pas ici représenter « un bout d’éternité ». Elle offre clairement un début, un milieu, une conclusion, et est traversée de puissants arcs architectoniques. Rien à voir avec quelque approche méditative orientale ! Ce n’est pas un fleuve tranquille. C’est plutôt une tempête en mer, qui se lève, se déchaîne et s’apaise… J’instituais volontairement un pas de côté par rapport à tout ce que nous connaissions du minimalisme américain. Cette approche énergétique initiée avec Fase, je la pousserai plus tard à l’extrême avec Rosas danst rosas : je travaillais sciemment sur les notions de dépense et de don, au risque de la destruction de soi. La danse de Violin Phase m’emmène au bord de l’épuisement. Au même moment, le sextuor musical Maximalist !, avec parmi eux Thierry De Mey et Peter Vermeersch, qui allaient bientôt me composer la musique de Rosas danst Rosas, s’opposaient tout aussi clairement à la dé-subjectivation à l’oeuvre dans la musique minimaliste ; leur minimalisme paradoxal allait puiser sa farouche énergie dans les modèles pop : Sex Pistols, TC Matic, Nina Hagen, Talking Heads. »
Piano Phase et Come Out furent écrits à New York. Les deux autres mouvements de Fase, Violin Phase et Clapping Music, furent conçus un peu plus tard à Bruxelles, avec Michèle Anne De Mey cette fois, qui resta très longtemps la partenaire obligée du spectacle.
« Je connaissais Michèle Anne depuis mes études à Mudra. La complicité et une grande confiance mutuelle étaient nécessaires pour endosser de telles structures, où dominent l’unisson et le côte à côte. Cela passait par un jeu virtuose de regards qui se soutiennent ou s’évitent, chacun dirigeant tour à tour le processus. Les gens sont parfois impressionnés par la façon dont nous avons mémorisé cette chorégraphie, mais elle est basée sur des principes très logiques que nous assumons en duo. C’est évidemment tout sauf une succession aléatoire de mouvements... »
Fase a été repris pour la première fois en 1992. En dépit de brèves interruptions, la pièce n’a pas quitté le répertoire de la compagnie. Après le départ de Michèle Anne De Mey, Tale Dolven en reprendra le rôle. Et De Keersmaeker continuera inlassablement à danser Fase, ou le mouvement détaché de Violin Phase. Aujourd’hui, elle transmet pour la première fois les quatre mouvements du spectacle à un nouveau duo. Ce n’est certes pas la première fois qu’une pièce du répertoire de Rosas est ré-actualisée par une nouvelle génération de danseurs : De Keersmaeker ne s’est en effet jamais résignée à l’idée que la danse soit un art de l’éphémère, totalement lié au interprètes d’origine et voué à l’évanouissement après le départ de ceux-ci. Le répertoire de Rosas fait depuis longtemps l’objet d’une transmission bien réglée, mettant souvent à contribution l’expertise des danseurs de la distribution originale, ou certains témoins de la première heure, avec l’aide d’images vidéo et de documents d’archives — lesquels ont récemment été dévoilés dans une série de livres, Carnets d’une chorégraphe. Le cas de Fase est toutefois particulier : spectacle intime et idiosyncratique, lié de façon si émotionnelle au souvenir des « débuts » et à la jeunesse, il fait vaciller plus qu’aucun autre la notion souvent défendue par De Keersmaker d’une « écriture souveraine », qui se tiendrait en amont ou en surplomb de la singularité des interprètes. La chorégraphe s’en explique : « Les pièces de Fase, ce mixte de rigueur et de souffle, de formalisme et de violence physiques, sont un défi pour les danseuses. Je n’avais auparavant jamais cédé mon solo à personne, non seulement parce que j’aime le danser, qu’il est à moi, qu’il constitue l’ADN de mon travail, mais aussi parce que j’avais l’impression qu’il serait trop difficile d’en transmettre les paradoxes. Quelqu’un a un jour qualifié ce spectacle et sa qualité de mouvement de « squared circles », cercles carrés, quadrature du cercle ! J’ai trouvé ça très beau et très juste : il y a là, en effet, tout ce que j’aime, l’association du ternaire et du binaire, du fluide et de l’anguleux, du solide et du tendre. Ou, si vous préférez : to make it happen and to let it happen – faire advenir, laisser advenir. J’assume cette contradiction comme mon identité même ! »
Commentaires et propos recueillis par Michaël Bellon


PRESSE

Le choc de Fase ou l’échappée belge
Ce fut jeudi soir un grand moment d’émotion dans la salle de Rosas la compagnie d’Anne Teresa De Keersmaeker à Bruxelles. On y redonnait Fase mais cette fois dansé par deux jeunes danseuses et non plus par ATDK. Fase est pourtant sa pièce fétiche originelle qui donna d’emblée les clés de son parcours futur. En 36 ans elle l’a dansée des centaines de fois, y tenant comme Pina Bausch voulut toute sa vie danser encore Café Muller qui lança le Tanztheater. Si pour elle ce fut un deuil à faire, ATDK estimait qu’il était temps de transmettre sa chorégraphie à de jeunes et magnifiques danseuses comme elle l’a déjà fait avec d’autres pièces anciennes. Fase fut créé le 18 mars 1982 au Beursschouwburg à Bruxelles. ATDK rentrait de New York où elle avait travaillé un an. Elle n’avait que 21 ans et cette production dansée par elle et Michèle Anne De Mey fit l’effet d’une bombe.
Ce fut en Belgique le vrai début de la danse contemporaine et de ce qu’on a appelé la vague flamande du théâtre et de la danse. Très vite Fase tourna partout et fut invité en 1983 au Festival d’Avignon où Libé titra L’Échappée belge. Fase est composé de quatre parties toutes basées sur la musique répétitive du compositeur minimaliste américain Steve Reich : Piano Phase, Come Out, Violin Phase et Clapping Music. Ce sont chaque fois de courtes séquences musicales répétées sans cesse tout en se modifiant peu à peu.
Dans Piano Phase, deux danseuses parfaitement synchronisées tournent sur leur propre axe avec des mouvements pendulaires. Mouvements répétés mais jamais identiques avec d’invisibles décalages. Parfois elles se déphasent l’une par rapport à l’autre. D’emblée ATDK a montré qu’on peut allier une rigueur mathématique et combinatoire abstraite avec une forte émotion. Elle compare l’exercice mental exigé par l’exécution de cette danse "à la méditation une fois que la machine est lancée le déroulement est inexorable. Des mouvements qui rappellent les premiers mouvements que font les enfants, tourner, sauter, tourner les mains." Quand la danseuse tourne indéfiniment dans le solo Violin Phase, elle ne dissimule ni la douleur ni le plaisir dans cette lutte pour déployer des mouvements précis et complexes sur une lon ue durée. Dans Come out, les deux danseuses décrivent encore des cercles mais restent collées à leurs chaises. Dans Clapping Music, elles semblent avancer sans bouger.
D’emblée ATDK montrait son lien profond avec la musique, mais jamais mimétique. La musique structure le temps et la danse structure l’espace. Si ensuite l’art d’ATDK a considérablement évolué et varié, on le retrouve déjà en germe dans cette oeuvre d’une toute jeune femme. Pour cette recréation, elle a choisi deux duos de jeunes danseuses. Jeudi, c’était Yuika Hashimoto et Laura Maria Poletti. En alternance, il y a Laura Bachman et Soa Ratsifandrihana. Chacune dansant avec sa sensibilité, car Fase n’est pas qu’un épuisant et très difficile exercice physique et de mémoire, c’est aussi un spectacle d’où émergent des sentiments profonds. Le travail des danseuses est sur ce fil étroit entre formalisme strict et expression de l’âme. Les toutes petites erreurs jeudi soir étaient les bienvenues pour rappeler que l’exercice est d’une très grande difficulté et que Fase reste d’une radicalité déconcertante qui n’empêche jamais l’émotion.
Guy Duplat, La Libre Belgique, novembre 2018.


Conférence Early Works / ANNE TERESA DE KEERSMAEKER PAR GILLES AMALVI
LUNDI 25 MAI 18H00
Médiathèque André Labarrère

ENTRÉE LIBRE
EN PARTENARIAT AVEC LA MÉDIATHÈQUE ANDRÉ LABARRÈRE

Gilles Amalvi est écrivain, poète et dramaturge. Reconnu dans le champ chorégraphique pour ses textes sur la danse, il écrit pour le Musée de la danse et le Festival d’Automne, notamment à l’occasion d’un portait dédié à la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker en 2019. Attaché à décrire et à recueillir les paroles de l’artiste à l’occasion de ses dernières créations, il a notamment participé à l’édition du livre Anne Teresa De Keersmaeker : Rosas 2007-2017, publié chez Actes Sud. À partir d’archives vidéo, il retrace pour nous l’émergence de l’oeuvre chorégraphique d’Anne Teresa De Keersmaeker dans les années 1980-1990, l’élaboration de sa gestuelle et de ses procédés de composition, calqués aussi bien sur des structures musicales que sur des modèles géométriques ou mathématiques.

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