Les chemins viennent de partout

Compagnie Androphyne
À partir d’un entretien avec Pierre-Johann Suc

Quiconque prétend s’ériger en juge de la vérité et du savoir s’expose à périr sous les éclats de rire des dieux puisque nous ignorons comment sont réellement les choses et que nous n’en connaissons que la représentation que nous en faisons. [Albert Einstein]

Les chemins viennent de partout et la vérité n’est jamais au rendez-vous.

Voir, regarder, danser et chercher toujours ailleurs.
Si Pierre-Johann Suc se définit comme un voyeur de la vie et des gens, ce n’est que pour être le passeur des choses de la vie aux choses de la danse.

La danse ? Oui sans doute, mais pas que la danse, car il revendique aussi toutes sortes d’expériences ; quelque chose qui serait de l’ordre d’une quête éperdue et dont le rêve absolu se réaliserait dans la fusion des êtres. Bon ! Disons le mythe du paradis perdu... et il sourit de son rêve de bonheur éternel, car c’est contraire à sa façon d’être : « chercher tous les chemins et simultanément », selon le joli mot de Christian Bobin. Mais comme on ne connaît pas simultanément tous les chemins, alors il faut absolument aller voir, de façon instinctive.

C’est pourquoi, ses dispositions naturelles le portent à s’enfermer dans un studio avec des futurs interprètes, à les regarder vivre, à les écouter chanter et parler, plutôt que d’asséner une vérité toute préparée que les danseurs n’auraient plus qu’à mettre en forme. Créer ça n’est pas seulement faire des spectacles, des produits finis, c’est se confronter au vide qui préexiste à la création avec quelqu’un ou quelques uns pour voir ce qui se passe et aller jusqu’au bout de ce qui se passe. Accueillir, mettre des instruments de musique à disposition, des livres. Surtout ne pas parler de danse, mais expérimenter jusqu’où on peut aller plus loin ensemble.

Sa recherche préalable, il n’en parle à personne. Disons que les échanges viennent nourrir, confirmer ou infirmer le projet qu’il garde secret jusqu’au bout derrière ses beaux yeux verts. Seule sa partenaire, co-chorégraphe, et de surcroît sa compagne, sait ce qu’il a dans la tête ou ce qu’il ne sait pas encore. « C’est la seule qui sait ce que je veux. Elle a les clés. »

Donc, d’abord, il ne sait pas. Il écoute, partage et boit un coup avec ses convives. Vient ensuite le moment où le passage est possible. Alors il assume totalement d’aller chercher partout, quitte à se perdre à nouveau. Dans « Pas à pas jusqu’aux derniers », sa dernière création, il en fait le propos de sa pièce et avoue simplement qu’il est perdu « mais ça n’est pas si grave que cela », ajoute-t-il avec un sourire un peu malicieux. Ce qui a changé, c’est que cette fois-ci il l’assume, comme il assume toutes « les possibilités d’ouverture absolue » en osant parler de la futilité de la vie, grave, quelquefois dramatique. Il y aborde la perdition des êtres, de la mémoire du temps, de l’espace et de la perte des repères. La scénographie de carton est là pour témoigner de l’éphémère fragilité contre toutes les certitudes. Alors on peut aussi jouer de cette vie-là, sans se prendre la tête.

Entré au CNDC d’Angers, son rêve était d’en sortir pour entreprendre une démarche personnelle. Son premier travail a consisté « à vomir tout ce qu’il avait ingurgité », saturé par les vérités de l’enseignement qu’il y avait reçues. Chacun sa vérité sur les théories contradictoires des « demi-pliés », dit-il, avec un soupçon d’agacement. Au bout du compte il finit par tout faire bouger et cherche ses propres chemins. Ce sera « Le marchand de silence », titre significatif de son premier travail personnel et révélateur du grand nettoyage qu’il opère en lui.

Puis, il erre en nomade, un an et demi à tout faire, sauf de la danse qui « l’agaçait et qui provoquait en lui une non-envie profonde ». Il traîne à Bayonne, à la recherche de choses toujours différentes. Il croise des peintres, des écrivains et surtout le cinéaste sud-américain Manuel SORTO qui sera une rencontre décisive. Il est fasciné par cet homme de l’action et non de la parlote.

Pierre-Johann passe des nuits entières avec lui : peinture, littérature... Il refait le monde à sa façon, ne cherchant jamais la vérité à tout prix pour assumer ce qu’il fait. C’est par Manuel SORTO qu’il revient à la danse. Il lui apprend à ne pas refaire le même « film » à chaque fois : « Pourquoi refaire une marche en cercle dans ta pièce alors que tu l’as déjà fait dans la précédente ? » Pierre-Johann n’enlèvera pas le cercle dans la création qui suivra mais Sorto lui fera dire pourquoi ce cercle est si important pour lui.

Pierre-Johann Suc qu’on dit parfois « immature » est en réalité un doux déterminé. Il explore tout jusqu’à imaginer une exposition des palettes des grands peintres pour refaire à l’envers l’histoire d’une toile finie, parfaite, définitivement exposée au regard du public. « Dans la palette, dit-il, il y a le travail, la trace et le sens de la création. On y devine comment se sont faits les mélanges de couleurs. »

Sa palette à lui c’est son laboratoire de danse où les individus mélangés deviendront les interprètes de la prochaine création. Il aime les individus, il aime les singularités tout en se disant misanthrope. Coquetterie de langage ? Timidité ? Réalisme de la vie ? Sans doute les trois à la fois. S’il aime jouer avec les paradoxes du langage et les situations parfois absurdes, il a aussi cette simplicité honnête « de ne pas se la jouer » en jouant lui-même sur l’auto-dérision.

De l’évidence du propos (l’amour, la mort, le passage) aux situations provocatrices, comme dans « Le vivarium », Pierre-Johann Suc et Magali Pobel cherchent un passage entre le rien et le mouvement, « même s’il s’agit de ne bouger qu’un sourcil ». Seuls sur un plateau ou sur une place publique, le corps vient de partout. C’est la danse qui doit aller à sa rencontre. Et c’est à cet endroit qu’ils posent les questions. Le spectacle tout d’abord, et la représentation à laquelle il est lié : Pierre-Johann aime que le spectateur assiste à quelque chose qui n’est que pour lui, comme si la proposition devait être adressée de façon singulière à chaque spectateur. Il y a un rapport tacite entre l’acteur et le public qu’il faut tenir jusqu’au bout en acceptant que la fragilité trouve sa place ou que l’apparent non-sens tisse des liens secrets entre le danseur et le spectateur. L’endroit précis où l’on vient toucher des états de corps n’est pas la particularité du spectacle et encore moins de la représentation. Le danseur n’entre pas sur scène « dans un état de corps particulier », il est déjà état de corps, de la même façon que le spectateur entre de la vie au fauteuil de théâtre dans son état de corps, celui du moment présent et de son histoire.

Quant à la vie, c’est le groupe socialisé qui l’intéresse. L’individu perd sa singularité. « Je ne comprends pas ce que le groupe a fait de l’humain, je ne comprends pas cette énergie collective qui pousse l’individu à ne plus être lui-même... Pourquoi les chasseurs qui partent en groupe deviennent-ils violents ? »

Et vous Monsieur Pierre-Johann êtes-vous violent ? « Non, juste un peu rude avec les gens que j’aime... »

Et le Pierre-Johann en question a-t-il un peu d’humour ? Selon lui (27 ans), l’homme qui l’interviewe (58 ans) « n’a que sept ou huit ans de plus. » Si la vérité n’existe pas, on peut toujours rêver.

« Demain fera-t-il beau, Monsieur Pierre-Johann ? » Demain il fera beau à condition de prendre le temps d’y parvenir.

Michel Vincenot - 9 novembre 2005
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DANSE / PAU
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